Ce qu’un voyageur du XIXe siècle remarquait peut-être d’abord à Venise, c’était le rythme imposé par l’eau. Une embarcation glissait devant une porte ; un gondolier attendait près d’un débarcadère de pierre ; des pas résonnaient dans un passage étroit avant de déboucher sur un campo ensoleillé. La ville était déjà célèbre, mais ces photographies invitent à s’arrêter, à regarder vers la lagune et à laisser le paysage se dévoiler sans précipitation.
Sur la Piazzetta, le palais des Doges borde le bassin de Saint-Marc. Deux colonnes de granit encadrent l’eau : le lion ailé de saint Marc regarde vers la lagune, tandis que saint Théodore se tourne vers la ville. De l’autre côté du bassin, San Giorgio Maggiore s’élève sur son île. La scène semble composée comme un décor, mais elle appartient aussi à la vie quotidienne : les bateaux y accostaient, les habitants traversaient la place et les visiteurs venaient découvrir un lieu déjà connu par les tableaux, les livres et les récits de voyage.
Au XIXe siècle, Venise n’était pas une destination inconnue à découvrir. Depuis longtemps, elle comptait parmi les étapes réputées des voyageurs, et le Grand Tour avait fait connaître dans toute l’Europe ses églises, ses palais et ses œuvres d’art. Au cours du siècle, c’est la manière de conserver et de partager une image qui change. Des ateliers photographiques, notamment ceux de Carlo Ponti et de Carlo Naya, vendaient des vues de la ville comme souvenirs. L’exposition de la Biblioteca Nazionale Marciana consacrée à Naya explique que ces photographies-souvenirs ont d’abord séduit un public fortuné, avant de toucher progressivement un public plus large avec le développement du tourisme. La photographie devient une partie du voyage : un fragment de Venise choisi pour être rapporté chez soi.
Ces images ne montrent pas une ville sans visiteurs. Elles témoignent d’une forme de voyage d’une autre ampleur que le tourisme de masse actuel. Une longue pose pouvait estomper les passants et les bateaux en mouvement ; une place apparemment vide ne prouve pas que la ville était toujours calme. Pourtant, les vastes pavés, les rares silhouettes et l’étendue de l’eau invitent à imaginer une visite plus lente. Le voyageur pouvait s’attarder au bord du Grand Canal, observer la lumière changer sur une façade, puis poursuivre à pied jusqu’au pont suivant.
Depuis le Rialto, le Grand Canal serpente entre des palais dont les portes s’ouvrent presque au ras de l’eau. Le pont de pierre s’élève au-dessus des bateaux et de l’activité du marché, reliant les deux rives comme il le fait depuis des siècles. Ailleurs, un canal plus étroit passe sous le Ponte Trevisan, dans le quartier de Dorsoduro. Venise change d’échelle : du spectacle public au passage de quartier. La même eau qui compose un vaste panorama atteint aussi le seuil d’une maison, un atelier ou un petit embarcadère.
Les originaux sont des photographies en noir et blanc que nous avons colorisées pour ce reportage. Les couleurs ajoutées relèvent d’une interprétation éditoriale et ne prétendent pas restituer exactement celles qu’auraient vues les photographes. Les légendes identifient chaque vue et précisent ce qui subsiste aujourd’hui. Les dates et les attributions reprennent les noms de fichiers lorsqu’ils les indiquent ; une photographie non datée ne reçoit pas d’année précise sans notice de catalogue.
Dix vues de la Venise du XIXe siècle

1. La Piazzetta et San Giorgio Maggiore — Carlo Naya. Depuis la place, le palais des Doges et la Biblioteca Marciana encadrent le bassin et l’église de l’île. Les colonnes et la silhouette de la ville sont toujours là : cette vue reste l’un des panoramas emblématiques de Venise.

Voiliers dans le bassin de Saint-Marc. Depuis la Piazzetta, bateaux et gondoles occupent le premier plan ; San Giorgio Maggiore se dessine de l’autre côté de l’eau. Le palais des Doges et ses colonnes encadrent toujours le front de mer, tandis que l’église de l’île marque l’horizon de la lagune. Au XIXe siècle, ce panorama célèbre était aussi un port en activité.

3. La cour du palais des Doges — Carlo Ponti. L’escalier des Géants, les loggias Renaissance et les puits de bronze situent la prise de vue à l’intérieur du palais, et non sur la place. La cour et l’escalier sont conservés et font partie du parcours du musée.

4. Le bassin de Saint-Marc et Santa Maria della Salute — 1870. Vue depuis l’autre rive, l’église et ses coupoles se dressent à l’entrée du Grand Canal. La basilique et la Punta della Dogana existent toujours ; le nom du fichier date la photographie de 1870.

5. Le Grand Canal et le pont du Rialto — Carlo Ponti. Le pont apparaît parmi les bâtiments bordant le canal et les bateaux amarrés. Son arche de pierre enjambe toujours le Grand Canal, même si la circulation autour de lui a beaucoup changé.

6. Vue nocturne du Grand Canal — Carlo Naya, 1875. Les palais s’assombrissent le long de l’eau tandis que les coupoles de la Salute marquent le fond de la perspective. Le canal, l’église et les bâtiments historiques sont toujours là ; le nom du fichier indique l’année 1875.

7. Palazzo Dario — Carlo Ponti, entre 1860 et 1870. Ses incrustations circulaires de marbre permettent d’identifier ce palais du Grand Canal, dans le quartier de Dorsoduro. Palazzo Dario est toujours debout et sa façade ornée reste reconnaissable.

8. Santa Maria della Salute depuis le Grand Canal — Carlo Ponti. La grande coupole de l’église domine les bateaux et les toits près de l’entrée du canal. La basilique existe toujours ; le fichier attribue la photographie à Ponti sans préciser l’année.

9. Le Ponte Trevisan et le rio de Ognissanti — Carlo Naya. Le pont franchit un canal plus tranquille de Dorsoduro, à l’écart du front de mer monumental. Le pont et le canal existent toujours. Le titre du fichier et la notice consultée indiquent le lieu et l’attribution à Naya.

10. Le palais des Doges et la colonne de saint Marc — Carlo Ponti, vers 1865. La façade gothique occupe le cadre, avec la colonne au lion au premier plan. Les deux monuments se dressent toujours sur la Piazzetta, face au même bassin que celui photographié ici.
Venise a changé, mais elle ne s’est pas réduite à sa propre carte postale. Ses palais, ses ponts et ses canaux font toujours partie d’une ville habitée, et non d’un simple décor. Ces photographies nous ramènent au moment où le voyage, la mémoire et une nouvelle technologie se sont rencontrés : celui où un visiteur a pu emporter Venise chez lui en image.
Sources : Biblioteca Nazionale Marciana, Palazzo Ducale – MUVE, Venezia Unica – Basilique de la Salute, Ministero della Cultura – Palazzo Dario, Ponte Trevisan – Wikimedia Commons).



